Histoires de chutes

Quand on fait de l'alpinisme, on sait que l'on va vivre de grosses expériences. On part en montagne car on est sûrement tous un peu attiré par cet engagement. Cependant, on essaye au maximum de réduire les risques en se préparant au mieux. En falaise le vol fait partie intégrante de l'activité. Il faut voler pour éduquer son cerveau. Appréhender ce moment contre nature ou le corps subit la chute. S’y habituer. En montagne, en revanche, c'est toujours plus délicat. Notre assurage repose sur des friends, broches, et autres équipements provisoires. C'est l'escalade traditionnelle dite "Trad", le plaisir de grimper sans laisser de trace de son passage. Le grimpeur installe ses protections pour se protéger d’une chute toujours possible.

Au début, c'est l'histoire d'une cordée. Le lien de confiance doit être tissé clairement et un certain feeling est appréciable. Ensuite, la préparation physique doit être suffisante, y ajouter une certaine marge, toujours dans l'optique d'un engagement contrôlé. Puis, vient l'expérience, très importante dans le sens où elle guide le comportement dans le parcours d'une voie. Pouvoir lire une voie correctement n’est pas tâche aisée. Suivre les lignes de faiblesse, deviner la sortie, relayer au bon endroit, évoluer en sécurité. Tout cela demande beaucoup de longueurs, de temps. Le corps s’impregne de la roche, la glace, la neige. Le cerveau sans cesse apprend, tisse des fils. Le milieu nous façonne. On est cependant jamais à l’abri d’un hasard. Qu’il dépende d’un risque naturel ou d’une erreur technique. La montagne est notre terrain de jeu, à nous d’en accepter les règles.


 

La première

Cela fait un an, le 20 février 2021. Pierre m’a convaincu pour aller faire « Pour nos 150 ans » sur la face nord de Pene Blanque. Un itinéraire haut de cinq cent mètres avec une longue partie glace au début, juste au dessus du lac de Peyrelade. On arrive sur le parking encore dans le noir, pas un cerf, on s’équipe et on trace. La montée jusqu’au lac est réputée faire chauffer les jambes. Nous ne nuirons pas à cette réputation. Au moment où nous contournons les eaux gelées les premières lueurs du jour s’annoncent sur des tons de rose et de bleu. Cette atmosphère est magique. Le reste de l’approche se fait plus tranquillement jusqu’au pied de la cascade.



La glace n’est pas épaisse et le redoux des derniers jours n’a pas fait de bien.

Pendant que nous nous équipons, une cordée s’approche. Simon un jeune guide de Cauteret et Nicolas qui travaille à la direction du Pic du Midi. Pas de chance pour eux, il faut attendre un peu. La première section de la voie débute par une cascade de glace d’une centaine de mètres. Ça commence doucement avant de se redresser jusqu'à la sortie avec un rétablissement dans un couloir de neige. Pierre part dans la dernière longueur mais il va lui manquer de la corde pour sortir. Il fait donc un relais où il peut dans une section de glace pas vraiment rassurante et pile dans l’axe. Deux broches, un relais d’école. Je le rejoins et il me demande s´il peut finir les quinze derniers mètres. Il est un peu dégoûté de ne pas avoir eu assez de corde. je le laisse repartir, la prochaine dificulté sera pour moi. Au dessus c’est bien raide. il plante une puis deux puis trois broches. Je prends quelques photos.


Pierre installe la deuxième broche quelques mètres avant la chute


Soudain j’entends un bruit. Par réflexes, Je me blottis contre la glace mais l’instant d’après je me sens arraché vers l’arrière puis projeté sur le côté. Je résiste un peu en appuie sur les jambes. Que s'est-il passé? Pierre vient de prendre un vol d’une vingtaine de mètres, a arraché toutes les broches au dessus du relais et se retrouve tête en bas.

  "Ça va? Rien de cassé?"

Il est totalement à l’envers mais tient encore les piolets dans ses mains!! Simon qui a posé le relais en dessous, se retrouve à sa hauteur et lui vient en aide. Ce qui s’est passé ? En tapant le deuxième piolet un peu trop prés du premier, une énorme assiette de glace s’est décollée et a fait sauter le piolet de maintient. Plomb! Gros plomb!! Quand je récupère mes esprits je n’en reviens pas. je mets une troisième broche et revois encore et encore le relais qui a tenu.



Pierre remonte jusqu’à moi et après un check up rapide il repart au charbon. il faut tuer le mauvais sort.


Au milieu de la face. L'objectif est plein de buée

Nous sortons dans la section neige et je prends le lead pour la suite. Pierre se plaint de sa cheville, la chute laisse des traces. La suite se déroule sans accros. la fin de la voie nous réserve une superbe section de mixte avec un fin placage de glace difficilement protégeable. On prend le temps d'évoluer sûrement. Les deux cordées finissent ensemble au sommet. Pierre suit normalement et nous finissons l’arête jusqu’au dessus du couloir du Dièdre d’Oncet. À ce moment il me fait part de ses douleurs à la cheville. Lors du choc, il s’est fait mal. Je me rends aussi compte que j’ai un gros trou sur l’épaule gauche. Deux couches de vêtement arraché (softshell et polaire). Pendant la chute, Pierre m’a sûrement touché avec les crampons ou les piolets, je ne sais toujours pas. Enfin, nous avons fini le parcours technique. On mange un bout et on repart pour la fin de l’arête jusqu’au col des Laquets. De là, on gagne pas mal de temps en descendant en mode luge vers le Clot de Montarriou. En arrivant au pied du col d’Aouet la neige se fait plus printanière. Pierre a du mal à avancer et je doit insister fortement pour qu’il prenne mes bâtons. Nous descendons quand même rapidement le reste de l’itinéraire entre rhododendrons et sentes à moutons pour arriver à la voiture peu de temps après la deuxième cordée. on s’était séparé lors de la pause au Dièdre. On blague pour faire redescendre la pression et on se quitte après avoir échangé les contacts et en se promettant de boire une bière pour reparler de l’expérience.

Le lendemain Pierre se fera diagnostiquer une entorse à la cheville.


Alpinisme, montagne
À la sortie sur l'arête.

C’est certain, la glace n’était pas de la meilleur qualité ce jour là. Un temps nuageux avec un léger redoux mais une cordée bien motivé. On se retrouve souvent face à ce dilemme en montagne. On choisi les voies en fonction de la météo puis on se retrouve au pied en devant pendre une décision face aux conditions. Tenter le coup en se disant que ça va s’améliorer plus haut ou rebrousser chemin. Je pense cependant que nous avons bien fait de continuer. Malgré quelques erreurs, notamment le mauvais placement du relais dans l’axe de l’escalade, les protections étaient bien placés et le relais bien confectionné. Nous avons évolué prudemment et seule un expérience poussée dans la lecture de la glace aurait peut-être pu nous éviter cette péripétie. Une chose est sûre, nous serons encore plus rigoureux la prochaine fois.



 


La deuxième

L’autre grosse chute de l’année s’est produite cet été, le 14 août au alentours de 8h00 sur le Grépons versant mer de glace à Chamonix.


mer de glace
Vue depuis le refuge de L'Envers des Aiguilles

On vient de passer trois jours au refuge de l´Envers des aiguilles au dessus de la mer de glace. Un petit paradis pour les amoureux de la fissure et des grandes voies.

Nous voulons finir en beauté. Ce magnifique itinéraire, Grépons/Mer de Glace nous permettrai de revenir sur Chamonix de manière élégante en réalisant une course de terrain montagne d’envergure. Qui plus est, en nous ajoutant une croix sur la liste. Cette course est de choix: approche glacière avec traversé de rimaye, enchaînement de 800 mètres de face avec des difficultés oscillant entre le 3 et le 5. On finit l'escalde par une longueur en 6a pour atteindre la fameuse vierge à plus de 3480m. Mais l'aventure ne s'arrête pas là. Il faut ensuite descendre une longue arête rocheuse, passer un glacier crevassé, faire quatre rappels puis rejoindre le Plan de l'Aiguille en quelques heures de marche. Longue course sur une montagne emblématique.


Le départ se fait à quatre heures , nous serons cinq cordées ce jours là, l'approche se réalise sans encombre, le passage de rimaye en mixte se fait bien et nous démarrons sur le rocher. J'ouvre le bal. La veille nous nous sommes répartis l'escalade puisque nous serons trois à grimper. En flèche. Je n'aime pas beaucoup grimper à trois. On va plus lentement et les ascensions sont moins fluides mais cette fois je me suis laissé convaincre.




En corde tendue, nous avalons la première partie. Puis je laisse ma place à Flo aux premiers rayons de soleil. Dès le début nous remarquons avec Alex que Flo n'est pas à l'aise. C'est un bon grimpeur de couennes mais il n'a pas trop d'expérience montagne. Il a du mal à lire l'itinéraire, se met souvent en difficultés, il stresse alors que le terrain est facile. Peut-être devrions-nous prendre une décision, mais nous le laissons continuer. Il est déterminé. Nous trouvons facilement le fameux rappel au milieu de la face pour rejoindre la deuxième partie de l'itinéraire. À ce moment là nous redemandons à Flo  «s’il sent» bien la suite. Il lui reste une petite centaine de mètres à faire avant de laisser la place à Alex. Il confirme et repart. Cette section n'est pas dure et le tracé bien que moins évident remonte facilement un enchainement de petites vires en ascendance vers la droite. Nous faisons quelques longueurs toujours en corde tendue. Je prends une photo. Tout a coup, un cri, j'aperçois Flo tomber en arrière et m'arriver dessus. Instinctivement je serre la corde qui vient filer dans mes mains à toute vitesse et me plaque contre le rocher. J'entends un gros choc derrière mon dos. C'est Flo qui vient de taper de tout son poids sur la vire où je me trouve.


Alpinisme, terrain montagne
Flo juste avant la chute

La chute s'arrête enfin. 30 mètres de vol. Le friends nº2 a deux mètres au dessus de moi à tenu.

Je regarde en bas. Alex se retrouve au niveau de Flo et tente de le remettre à l'endroit. Je fais un relais de fortune avec une sangle autour d'un rocher et les aide remonter jusqu'à moi. On essaie de faire un état de la situation. Flo est complètement sonné, il a l'épaule déchirée, la main en sang et un joli impact sur le casque juste derrière la tête. Nous savons qu'il y a une vire spacieuse une cinquantaine de mètres au dessus. Nous décidons donc d'escalader jusque là pour faire une grosse pause et évacuer si nécessaire.


Flo après la chute, on attend l'hélico

Nous changeons de corde car le brin utilisé a subi pendant la chute d'importants dégâts. Une énorme tonche en plein milieu. Pendant ce temps, Flo reste assis au relais, en état de choc. Il n'arrête pas de s'excuser. Puis il me fait remarquer qu'il voit des étoiles dans l'oeil droit. À ce moment je n'ai plus de doute sur l'issue de la course. Je prends le téléphone et appelle les secours. Alex, une vingtaine de mètres au-dessus pose un relais.

En une demi heure, l'hélicoptère arrive. Nous réalisons l'évacuation du copain et le secouriste me demande si nous partons avec. Dans ma tête j'ai envie de continuer, je repars donc rejoindre Alex. Ce n'est malheureusement pas son cas. Pour lui c'est terminé depuis que l'hélico est arrivé. Il a passé tout le secours tout seul et sa motivation s'est envolée. Je ravale ma salive et fais signe au secouriste de nous évacuer aussi. Faire un hélitreuillage en pleine paroi avec un décrochage au dessus de la mer de glace. Ça, c’est quelque chose. Travail ordinaire des secouristes, admiration de l’alpiniste indemne devant le spectacle. Moment ou l’amertume de l’échec se mêle au plaisir de faire un truc extra-ordinaire… L'aventure se termine ici. Nous discutons un long moment avec les mecs du PGHM, le pilote et le helpeur. Flo est évacué sur Sallanches pour des examens approfondis. Il finira avec un trauma crânien, une vertèbre fissurée et des hématomes sur tout le corps. On est toujours là pour en parler. Pour Alex et moi, il faut se résigner maintenant. Nous avons perdu le créneau météo et il faut rentrer dans les Pyrénées. Ca va faire du bien aussi de retrouver les siens.


Secours en montagne
Hélitreuillage de Flo

Ce jours là tout était réuni pour que la course se passe bien. Nous étions en forme, bien acclimatés et avec une bonne marge technique. Seul le fait de découvrir l'itinéraire pouvait nous inspirer un peu d'appréhension. Pourtant nous avons été au carton. Ce serait trop facile de gommer les erreurs en post-production. Prendre les bonnes décisions au bon moment n'est jamais chose facile, surtout quand on est trois et qu'il faut se mettre d'accord. Savoir définir les priorités et les appliquer avec fermeté, s'adapter au terrain et à la forme du jour. L'évaluation du milieu montagnard n'est jamais facile mais celle de l'humain peut s'avérer parfois bien plus complexe.